
Dans le désert aux dunes pâles, là où le vent faisait parfois des dessins comme des vagues sur le sable, il existait une oasis cachée. On ne la trouvait pas en suivant une carte, mais en écoutant: quand l’air devenait plus frais, quand une odeur de menthe sauvage chatouillait le nez, quand le silence semblait soudain rempli d’un petit chuchotement d’eau… alors, on approchait.
C’est là que vivait Yvana, une fée pas tout à fait comme les autres. Elle avait des ailes transparentes, traversées de reflets bleutés, et une lumière douce au bout des doigts. Yvana était inventive, attentive, et plutôt prudente. Elle aimait réfléchir avant d’agir, ce qui faisait sourire les lézards du coin.
«Encore en train de compter les gouttes?» se moquait parfois une libellule.
Yvana répondait en relevant le menton: «Je ne compte pas les gouttes. Je les écoute. Chaque goutte raconte quelque chose.»
Elle veillait sur l’oasis comme on veille sur un secret précieux. Le bassin d’eau, entouré de palmiers et de roseaux, n’était pas seulement un endroit pour boire: c’était un refuge pour des voyageurs épuisés, des animaux perdus, et même pour des rêves. Oui, des rêves. La nuit, il arrivait qu’un petit éclat tombe du ciel et vienne frémir à la surface de l’eau; Yvana appelait ça des “étincelles de sommeil”.
Mais ce matin-là, quelque chose clochait. Le soleil se levait et, au lieu de s’allumer en mille couleurs, l’oasis semblait… délavée. Le vert des palmiers tirait vers le gris, les fleurs au bord de l’eau avaient l’air de bâiller, et l’eau elle-même manquait d’éclat.
Yvana s’agenouilla, plongea ses doigts dans le bassin, et frissonna.
«L’eau est tiède. Trop tiède. Et elle ne chante pas.»
D’habitude, l’eau de l’oasis murmurait comme une chanson minuscule, si petite qu’on l’entendait mieux avec le cœur qu’avec les oreilles. Aujourd’hui, rien. Juste un silence lourd.
Une ombre passa sur la surface, et un cygne blanc, majestueux, glissa près des roseaux. Il avait un long cou élégant et des yeux très vifs, comme s’il comprenait plus de choses que n’importe quel oiseau.
«Bonjour, Yvana,» dit le cygne d’une voix calme. Car, dans cette oasis cachée, les animaux parlaient quand ils avaient quelque chose d’important à dire.
Yvana se redressa, surprise malgré elle. «Bonjour… Je ne t’avais jamais vu ici. Qui es-tu?»
Le cygne inclina la tête avec une politesse presque royale. «On m’appelle Selyne. Je voyage de point d’eau en point d’eau. Et je viens d’entendre que ton oasis se tait.»
Yvana serra ses mains contre sa poitrine. «Tu l’entends aussi… alors je ne rêve pas.»
Selyne observa les palmiers, puis la surface du bassin. «Ce n’est pas un simple caprice. Quelqu’un a pris quelque chose. Une part de ta source.»
Yvana eut un petit hoquet. «Pris quelque chose? Mais… qui pourrait entrer ici? L’oasis est cachée!»
Le cygne plissa les yeux. «Ce qui est caché attire ceux qui aiment voler ce qui brille.»
Comme si ces mots avaient été une clé, une brise froide s’insinua entre les palmes. Yvana sentit une odeur de fumée et de tisane amère.
«La Sorcière,» murmura-t-elle.
Tout le désert connaissait cette Sorcière. On disait qu’elle n’aimait pas les choses joyeuses. On disait aussi qu’elle savait repérer les endroits heureux comme un chat repère une souris. Personne ne savait son vrai nom; on l’appelait simplement la Sorcière.
Yvana avala sa salive. Elle n’était pas une fée guerrière. Elle n’avait pas une baguette d’acier ni un cri qui fait trembler les rochers. Son pouvoir, c’était la lumière délicate, les petits enchantements, et les réparations patientes. Mais si la source de l’oasis était touchée, alors tout ce qu’elle protégeait risquait de disparaître.
Selyne se rapprocha. «Il faut agir. Sinon la chaleur va tout boire, et ton refuge ne sera plus qu’un souvenir.»
Yvana inspira profondément. «D’accord. Mais je ne sais pas où chercher.»
Le cygne glissa jusqu’au bord et secoua ses ailes, envoyant quelques gouttes qui brillaient encore un peu. «Je sais lire les traces sur l’eau. Et l’eau m’a soufflé un signe.»
«Un signe?»
Selyne posa son bec près de la surface. «Une plume dorée.»
Yvana fronça les sourcils. «Une plume dorée? Ici, je n’en ai pas.»
«Pas ici. Plus loin. La Sorcière laisse des indices sans le vouloir: quand elle emporte quelque chose de lumineux, une poussière dorée s’accroche à ses pas, comme du sucre sur des doigts collants.»
Yvana eut un petit sourire malgré la peur. «Je vois. Alors… on suit la plume dorée.»
Selyne hocha la tête. «Suivre la plume dorée. La retrouver. Et récupérer ce qui a été volé.»
Yvana regarda une dernière fois l’oasis, les roseaux qui penchaient comme des oreilles tristes. «Je reviens vite,» promit-elle à voix basse.
Pour partir, Yvana lança un enchantement de protection, un cercle de lueur au pied des palmiers. Les animaux de l’oasis se réunirent: un hérisson tout rond, une tortue qui clignait lentement des yeux, et même une grenouille qui avait l’air de faire la grimace.
«Ne t’inquiète pas!» croassa la grenouille. «On surveille! Personne ne boira toute l’eau!»
La tortue ajouta, très sérieuse: «Et si quelqu’un essaie, on le regardera très fort.»
Yvana rit, puis s’envola à hauteur d’épaule de Selyne, qui avançait sur le sable sans se presser, comme s’il marchait sur un tapis.
Ils quittèrent la fraîcheur de l’oasis et s’enfoncèrent dans le désert. Le sable devenait plus chaud, la lumière plus vive. Yvana, qui d’habitude aimait les endroits humides et ombragés, dut se concentrer pour garder sa lueur stable.
«Je peux porter une petite gourde magique,» dit-elle, en sortant de sa poche un minuscule flacon. «Elle ne se vide jamais complètement. Elle donne juste assez pour ne pas se sentir perdu.»
Selyne sourit du coin du bec. «Astucieux. Et moi, je connais les endroits où l’air fait semblant d’être de l’eau. Les mirages. Ils trompent les yeux, mais pas le cœur.»
Ils marchèrent longtemps. Le désert avait ses propres sons: le froissement du sable, le cliquetis d’un caillou, le soupir du vent. Puis, au milieu de nulle part, un objet brillait.
Une plume. Une plume dorée, plantée dans le sable comme un petit drapeau.
Yvana s’approcha, délicatement. «C’est elle.»
Quand elle la toucha, la plume vibra et lâcha un fil de lumière, très fin, qui s’étira vers l’horizon.
Selyne souffla: «Elle indique le chemin.»
Yvana se sentit soulagée. «Alors, au moins, on n’errera pas.»
Ils suivirent le fil. Plus ils avançaient, plus l’air se refroidissait. C’était étrange: en plein désert, la fraîcheur revenait, mais pas la fraîcheur douce d’une oasis. Une fraîcheur pointue, qui picotait.
Bientôt, ils arrivèrent devant un endroit que Yvana n’avait jamais vu: un cercle de rochers noirs, disposés comme des dents, et au milieu, un petit puits sec.
Selyne s’arrêta net. «Je n’aime pas ça.»
«Moi non plus,» murmura Yvana. Elle fit flotter une étincelle au-dessus du puits. La lumière descendit et sembla se faire avaler.
Une voix grinçante monta du fond. «Qui ose éclairer ma cachette?»
Yvana recula d’un battement d’ailes. «Nous ne voulons pas de mal. Nous cherchons ce qui a été pris à l’oasis cachée.»
Un rire sec, comme des feuilles brûlées. «L’oasis cachée… quelle jolie chose à casser.»
Une fumée violette s’enroula hors du puits. Et, dans cette fumée, une silhouette apparut: une femme aux vêtements sombres, avec un châle qui semblait tissé de nuit. Ses yeux luisaient d’une lueur verte.
La Sorcière.
Selyne étendit ses ailes, plus grand qu’il n’en avait l’air. «Rends ce que tu as volé.»
La Sorcière posa une main sur son cœur, exagérément. «Volé? Quel mot vilain. J’ai emprunté. Pour une expérience.»
Yvana tenta de garder sa voix ferme. «L’oasis dépérit. Ce n’est pas un jeu.»
La Sorcière fit claquer sa langue. «Tout dépérit un jour. C’est la règle. Moi, je ne fais qu’accélérer.»
Yvana sentit la colère monter, mais aussi une peur glacée. Elle n’était pas sûre de pouvoir lutter contre un sort puissant. Pourtant, elle se rappela les animaux à l’oasis, la tortue qui “regardera très fort”, la grenouille qui faisait semblant d’être courageuse, et surtout les voyageurs qui viendraient chercher de l’eau et ne trouveraient que de la poussière.
Selyne souffla doucement à Yvana: «Ne la défie pas avec force. Défie-la avec ruse.»
Yvana cligna des yeux. Elle était prudente, mais elle était aussi inventive. Alors elle prit une voix étonnamment polie.
«Madame la Sorcière,» dit-elle, «si tu as fait une expérience, c’est que tu cherches quelque chose. Peut-être que je peux t’aider à réussir… sans détruire l’oasis.»
La Sorcière plissa les yeux. «Tu veux m’aider?»
«Je veux comprendre.» Yvana fit tournoyer une petite lumière entre ses doigts. «Qu’as-tu pris exactement?»
La Sorcière sourit, montrant des dents très blanches. «J’ai pris le Noyau de Source. Une goutte ancienne, solidifiée en cristal. Il fait chanter l’eau. Sans lui, ton oasis devient une flaque ordinaire.»
Yvana sentit son ventre se serrer. «Où est-il?»
«Oh, il est en sécurité. Dans mon coffre.»
Selyne avança d’un pas. «Rends-le.»
La Sorcière ricana. «Non. Mais… je suis d’humeur à jouer. Si vous gagnez mon petit défi, je vous le donne. Sinon… je garde le cristal et je prends aussi la plume dorée. Elle me va très bien.»
Yvana hésita. «Quel défi?»
La Sorcière claqua des doigts. Les rochers noirs frémirent, et le cercle devint un labyrinthe de pierres, pas très haut, mais assez pour cacher les chemins.
«Vous devez retrouver la sortie avant que ma bougie ne s’éteigne,» annonça la Sorcière en sortant une bougie tordue, dont la flamme était verte. «Et attention: dans mon labyrinthe, la sortie se déplace quand on panique.»
Yvana sentit sa gorge se serrer. Un labyrinthe, une flamme verte, une sortie qui bouge… Selyne la regarda.
«Respire. Tu es meilleure quand tu observes,» dit-il.
La Sorcière les poussa d’un geste. «Entrez.»
Ils se retrouvèrent dans le labyrinthe. Les pierres sentaient le froid, comme si elles avaient passé la nuit dans l’ombre. La bougie de la Sorcière apparut sur un rocher au-dessus, visible de loin, la flamme verte dansant comme un petit serpent.
Yvana posa une main sur une pierre. «Je vais laisser des marques de lumière.»
Elle dessina un petit point lumineux. Ils avancèrent, tournèrent, puis revinrent à un endroit identique.
Selyne observa les marques. «Tes points… ils pâlissent.»
Yvana grimaça. «La Sorcière absorbe la lumière.»
Un rire s’éleva, rebondissant entre les pierres. «Je n’absorbe rien. Je récupère ce qui traîne!»
Yvana ferma les yeux un instant. Elle pensa à l’eau de l’oasis. Elle se rappela comment elle “écoutait” les gouttes. Peut-être que le labyrinthe avait aussi un son.
«Selyne,» dit-elle, «ne marche pas tout de suite. Écoute.»
Ils s’arrêtèrent. Au début, on n’entendait que le vent. Puis, très loin, un petit glouglou, presque timide.
«De l’eau?» souffla Selyne.
Yvana sourit. «La sortie doit mener vers un endroit où la Sorcière garde le cristal. Un coffre… et sûrement un peu d’eau, pour nourrir son sort. Suivons le glouglou.»
Ils avancèrent, non pas au hasard, mais en se guidant au son. Quand le bruit s’affaiblissait, Yvana changeait de direction. Quand il devenait plus clair, elle insistait. La bougie verte diminuait lentement.
Soudain, un couloir se déforma devant eux, comme si les pierres glissaient. Yvana sentit la panique tenter de lui sauter au visage.
«La sortie se déplace quand on panique,» murmura-t-elle. Alors elle fit exactement l’inverse: elle se mit à raconter.
«Selyne, je vais te dire un secret: petite, j’avais peur des scarabées. Je croyais qu’ils volaient exprès dans mes cheveux.»
Le cygne parut surpris, puis émit un bruit qui ressemblait à un rire étouffé. «Et ils le faisaient?»
«Oui! Enfin… peut-être pas exprès. Mais je me suis entraînée à rester calme. Je leur disais bonjour. Ça les vexait, je crois.»
En parlant, Yvana sentit son cœur ralentir. Les pierres cessèrent de bouger. Le glouglou redevint clair.
«Tu es brillante,» dit Selyne. «Tu combats la peur avec une histoire.»
«Je combats la peur avec n’importe quoi qui marche,» répondit Yvana.
Ils tournèrent encore, et une ouverture apparut: un passage plus sombre, qui descendait sous le labyrinthe. L’air y était humide.
«Par là,» dit Yvana.
Ils descendirent. Au bas, une petite salle était creusée dans la roche. Au centre, un coffre en métal noir, et à côté, une vasque où une eau sombre frémissait.
Sur le coffre, posé comme un œuf précieux, brillait un cristal en forme de goutte. À l’intérieur, une lumière bleue palpitait.
Yvana chuchota, émue: «Le Noyau de Source.»
Mais la Sorcière était déjà là, assise sur une pierre, comme si elle les attendait depuis toujours.
«Bravo,» dit-elle, sans applaudir. «Vous avez trouvé. La bougie n’est pas encore éteinte. Je pourrais tenir ma promesse… mais j’ai une condition.»
Selyne se redressa. «Encore une?»
La Sorcière posa un doigt sur le cristal. «Je veux l’entendre chanter pour moi. Une seule fois. Ensuite, vous partez avec.»
Yvana hésita. Si la Sorcière entendait la chanson, elle pourrait apprendre à la copier, ou à la tordre. Mais refuser risquait de tout gâcher.
Elle ferma les yeux. Puis elle se souvenait: son pouvoir était délicat, mais il réparait. Et elle était inventive.
«D’accord,» dit Yvana, «mais je le ferai à ma façon.»
La Sorcière sourit. «Évidemment.»
Yvana prit le cristal entre ses doigts. Il était froid, mais pas hostile. Elle posa l’autre main sur son cœur et murmura une formule douce, pas un sort de combat, un sort d’accord.
«Chante, Noyau de Source… mais chante vrai.»
Le cristal vibra, et une mélodie s’éleva: une chanson d’eau, claire, légère, qui donnait envie de respirer profondément. La vasque sombre frissonna, et même les rochers semblèrent moins durs.
La Sorcière ferma les yeux, comme si elle goûtait un bonbon rare.
Pendant qu’elle était distraite, Yvana fit un tout petit geste de la main, presque invisible. Une étincelle de fée se glissa dans la vasque sombre, comme une graine de lumière.
Selyne comprit et ne dit rien.
La chanson s’arrêta. La Sorcière ouvrit les yeux. «Magnifique. Donne-le moi.»
Yvana recula d’un pas. «Non. La promesse était: ensuite, je pars avec.»
Le visage de la Sorcière se durcit. «Je n’aime pas qu’on me corrige.»
Elle leva la main, et un souffle froid jaillit. Yvana sentit ses ailes se raidir, comme si on les saupoudrait de sel.
Selyne s’interposa, ailes ouvertes. «Assez!»
La Sorcière ricana. «Un cygne qui fait le héros. C’est presque attendrissant.»
Alors, quelque chose se produisit: la vasque sombre, dans laquelle Yvana avait glissé sa graine de lumière, se mit à briller. D’abord un point, puis une traînée, puis une surface entière. L’eau devint claire, comme lavée.
La Sorcière se retourna, surprise. «Qu’as-tu fait?»
Yvana serra le cristal et parla d’une voix ferme, étonnée d’être aussi courageuse. «J’ai rendu ton eau honnête. Tu voulais une chanson vraie? Alors tu auras aussi une eau vraie. Et une eau vraie n’obéit pas à la peur.»
La Sorcière recula. Ses sortilèges semblaient glisser sur la vasque devenue lumineuse, comme si la lumière empêchait la magie sombre de s’accrocher.
Selyne profita de l’instant. D’un coup d’aile, il fit tomber le coffre. Le métal noir cogna le sol, s’ouvrit, et des objets roulèrent: des pierres brillantes, des petits flacons, et surtout… plusieurs plumes dorées, comme un petit trésor.
Yvana n’en croyait pas ses yeux. «Tu en avais plein!»
La Sorcière gronda. «C’est à moi!»
Yvana prit une décision rapide. Elle attrapa le Noyau de Source, puis ramassa autant de plumes dorées qu’elle put en porter, les coinçant dans une poche magique qui s’étira comme un sac sans fond.
Selyne poussa doucement Yvana vers l’escalier. «Vite.»
Ils remontèrent en courant. Le labyrinthe au-dessus tremblait. La flamme verte de la bougie s’éteignit d’un petit pschitt, et les pierres se mirent à glisser follement, comme si elles cherchaient à les avaler.
Yvana sentit la panique revenir. Alors elle fit ce qu’elle avait appris: elle parla.
«Selyne, si on s’en sort, je te dois une couronne de roseaux!»
«Je préfère une couronne de biscuits,» répondit le cygne, essoufflé.
«D’accord! Deux biscuits!»
Cette idée absurde les fit rire une seconde, juste assez pour calmer leurs pas. Les pierres ralentirent. Ils repérèrent le souffle du vent, suivirent la direction de l’air plus chaud, et jaillirent hors du cercle de rochers.
Derrière eux, la Sorcière poussa un cri furieux. Mais elle n’osa pas sortir trop loin de son puits, comme si la lumière du désert la gênait.
Yvana, le cœur battant, s’éleva un peu. Dans ses mains, le Noyau de Source brillait. Les plumes dorées, elles, tintinnabulaient doucement dans sa poche.
«Nous l’avons,» souffla-t-elle.
Selyne la regarda, fier. «Tu as gagné sans la battre avec la force. Tu l’as battue avec une idée.»
Ils repartirent vers l’oasis, guidés par le fil de lumière que la première plume avait laissé. Cette fois, l’air semblait moins lourd. Même le désert, au passage de Yvana, paraissait un peu plus clair.
Quand ils atteignirent enfin l’oasis cachée, les animaux les attendaient. La grenouille bondit: «Alors? Alors?»
La tortue plissa les yeux. «J’ai regardé très fort, comme promis.»
Yvana rit. «Ça a sûrement aidé.»
Elle s’agenouilla au bord du bassin. L’eau était toujours trop tiède, mais elle frémissait, comme si elle reconnaissait le cristal.
Yvana posa le Noyau de Source au centre du bassin. Il coula doucement, comme s’il trouvait sa place tout seul, et une lumière bleue se répandit dans l’eau.
Au début, rien. Puis une note, fine comme un fil. Puis une autre, et une autre. L’eau se mit à chanter, et la chanson grandit, remonta le long des roseaux, fit frissonner les palmiers.
Les couleurs revinrent d’un coup, comme si quelqu’un avait repeint le monde: les fleurs se dressèrent, l’ombre devint fraîche au lieu d’être triste, et l’eau retrouva son éclat.
Les animaux applaudirent à leur façon: la grenouille fit des ploufs joyeux, le hérisson roula en rond, la tortue sourit lentement, ce qui, chez une tortue, était un événement.
Yvana se laissa tomber assise, soulagée. «C’est revenu.»
Selyne glissa sur l’eau, plus élégant que jamais. «Et maintenant, ta récompense.»
Yvana cligna des yeux. «Ma récompense?»
Selyne pointa son bec vers la poche magique. «Les plumes dorées. La Sorcière les collectionnait. Mais elles appartiennent à l’oasis, j’en suis sûr. Ce sont des plumes de lumière, des guides. Elles peuvent servir à protéger ton refuge.»
Yvana sortit les plumes. Elles étaient au nombre de douze, chacune d’un doré un peu différent: certaines tiraient vers le miel, d’autres vers le soleil, d’autres vers la lumière du matin.
Yvana les posa en cercle autour du bassin, comme des petites balises. Puis elle murmura un nouveau sort, un sort qu’elle inventait sur le moment:
«Plumes dorées, veillez sans blesser. Cachez sans enfermer. Guidez ceux qui cherchent l’eau, mais égarez ceux qui veulent la voler.»
Les plumes se plantèrent dans le sol, et une brume légère apparut, invisible de loin. Quand on approchait avec de bonnes intentions, l’air sentait la menthe et la fraîcheur. Quand on approchait avec de mauvaises intentions, on ne trouvait que du sable et une envie soudaine d’aller ailleurs.
La grenouille s’émerveilla: «Oh! C’est comme si l’oasis faisait un clin d’œil!»
Yvana sourit. «Oui. Un clin d’œil très sérieux.»
Selyne, lui, semblait prêt à repartir. Il s’approcha de Yvana. «Tu as réparé ton oasis. Tu as aussi appris à te servir de ta prudence comme d’une force.»
Yvana baissa les yeux, modeste. «J’ai eu peur.»
«Avoir peur n’empêche pas d’être brave,» répondit Selyne. «Ce qui compte, c’est ce que tu fais avec ta peur.»
Yvana leva les yeux, puis se rappela une promesse. «Et tes biscuits? Et ta couronne de roseaux?»
Selyne prit un air très digne. «Je prends les deux. Je suis un cygne raisonnable.»
Yvana éclata de rire, et les animaux rirent aussi, même si certains ne savaient pas exactement pourquoi.
Avant de partir, Selyne laissa une plume blanche, la sienne, sur le bord du bassin. «Pour que tu te souviennes que tu n’es pas seule.»
Yvana prit la plume blanche, émue. «Merci, Selyne.»
Le cygne s’éloigna, glissant vers une partie secrète de l’eau qui menait, qui sait, à d’autres lieux cachés.
Le soir venu, l’oasis chantait plus fort qu’avant, comme si elle racontait l’aventure à chaque goutte. Yvana fit une ronde, vérifia les plumes dorées, et s’arrêta au bord de l’eau.
Dans la surface, elle vit son reflet: une petite fée aux ailes claires, avec de la poussière de désert sur les joues, et une lueur plus assurée dans les yeux.
«Je suis gardienne de l’oasis,» se dit-elle. «Et maintenant, j’ai un trésor: douze plumes dorées pour protéger ce que j’aime.»
L’eau répondit par une note joyeuse, comme un “oui” chanté.
Au loin, très loin, un rire grinçant se perdit dans le vent. Peut-être que la Sorcière préparait déjà un autre mauvais tour. Mais l’oasis, elle, était plus cachée que jamais, et surtout, plus vivante.
Yvana rentra sous un palmier, posa la plume blanche près de son lit de feuilles, et croqua dans un biscuit que la grenouille lui avait “trouvé” (personne ne demanda où).
«Demain,» murmura Yvana, «je compterai les gouttes. Et je les écouterai. Parce qu’aujourd’hui, elles ont appris à chanter plus fort.»
Et l’oasis cachée, douce et brillante, s’endormit avec elle, gardée par la lumière, par l’eau… et par douze plumes dorées plantées comme des promesses autour du bassin.