
Dans un grand Royaume aux toits pointus et aux jardins bien rangés, vivait une fille qui s’appelait Joyce avec son regard d’ange. Quand Joyce regardait quelqu’un, on avait l’impression que son regard disait : « Je t’écoute. Je suis là. »
Joyce était petite, vive, et très imaginative. Elle n’aimait pas crier. Elle préférait chuchoter aux fleurs et parler doucement aux oiseaux. Mais quand il fallait aider, elle devenait courageuse, même si son cœur faisait boum boum.
Un matin, les drapeaux du château avaient l’air tout tristes. Le ciel semblait un peu gris, comme si le Royaume avait oublié de sourire.
Joyce trottina vers la place. Là, une Princesse était assise sur les marches de la fontaine. Elle tenait sa couronne dans ses mains.
« Bonjour, Princesse. Pourquoi tu es si triste ? » demanda Joyce.
La Princesse renifla. « Ma couronne ne brille plus. Avant, elle faisait des petites étincelles dorées. Maintenant… rien. Et sans sa brillance, les gens du Royaume se sentent tout mous. »
Joyce s’approcha et regarda la couronne. Elle était jolie, mais comme endormie.
« On va trouver comment lui rendre ses couleurs, » dit Joyce avec une voix douce mais décidée.
La Princesse leva les yeux. « Tu crois ? »
« Oui. Ensemble. »
Elles allèrent voir le grand miroir de la salle du trône, celui qui reflétait d’habitude des lumières joyeuses. Aujourd’hui, il reflétait des couleurs pâles.
Un petit page murmura : « On dit qu’une Sorcière a soufflé sur le Royaume cette nuit. Elle aime quand tout paraît fade. »
À ce moment-là, un vent froid passa sous la porte. Et une voix lointaine fit : « Hihi… moins de couleurs, moins de rires… »
La Princesse frissonna. Joyce aussi. Mais Joyce prit la main de la Princesse.
« On n’a pas besoin de crier, » dit Joyce. « On a besoin d’être malines. »
Elles sortirent du château et suivirent un chemin de pierre qui menait vers une vieille tour, au bout d’un verger. Les pommes, d’habitude rouges, étaient un peu grises.
« Regarde, » dit Joyce. « Même les pommes ont l’air fatiguées. »
La Princesse soupira. « Et mes rubans… »
Joyce fouilla dans sa petite poche et sortit un minuscule ruban bleu. « Tiens. On mettra un peu de bleu au moins. »
La Princesse eut un petit rire. « Tu es drôle, Joyce. »
Elles arrivèrent devant la tour. Une porte en bois grinça toute seule. Une odeur de tisane et de poussière s’échappa.
À l’intérieur, une Sorcière était là. Pas une sorcière avec des éclairs et des monstres. Une sorcière avec un grand chapeau tordu, des gants tachés, et un air bougon.
Elle tenait une petite bouteille où tourbillonnaient des couleurs comme de la peinture.
« Ah ! » dit la Sorcière. « Une Princesse et une petite fille qui se croit héroïne. Vous venez pleurer pour des couleurs ? »
Joyce se plaça devant la Princesse, mais sans faire la méchante. Son regard d’ange restait calme.
« Bonjour, Sorcière, » dit Joyce. « On ne vient pas pleurer. On vient comprendre. Pourquoi tu as pris la brillance de la couronne ? »
La Sorcière cligna des yeux, surprise d’entendre un “bonjour”.
« Parce que… parce que quand ça brille, tout le monde regarde la Princesse, » grogna-t-elle. « Et personne ne regarde ma tour. Personne ne dit : “Oh, quelle belle potion !” On m’oublie. »
La Princesse ouvrit la bouche, mais Joyce lui pressa doucement la main.
Joyce s’avança d’un pas. « Je peux regarder ta potion ? »
« Tu vas la casser, » marmonna la Sorcière.
« Non. Je suis prudente. Et je peux aussi dire “bravo” quand c’est réussi, » répondit Joyce.
La Sorcière hésita. Puis elle tendit la bouteille.
Dans la bouteille, les couleurs tournaient comme un mini-tourbillon : jaune, rose, vert, bleu. Mais elles semblaient coincées, comme si elles ne savaient pas où aller.
Joyce pencha la tête. « Ta bouteille est fermée très fort. Les couleurs n’ont pas d’air. Elles étouffent. »
La Sorcière fit une grimace. « Les couleurs… elles étouffent ? »
Joyce hocha la tête. « Comme quand on garde un rire dans sa bouche sans le sortir. Ça fait mal. »
La Princesse chuchota : « Alors… il faut les laisser sortir ? »
La Sorcière serra la bouteille contre elle. « Si je les laisse sortir, elles vont retourner sur la couronne, et moi je n’aurai plus rien. »
Joyce réfléchit très vite. Elle regarda la tour : des étagères pleines de bocaux, des cuillères tordues, un vieux chaudron. Et surtout, un petit coffre en bois, posé tout en haut, comme un secret.
« Sorcière, » dit Joyce, « si on te donne quelque chose qui brille aussi, tu accepteras de rendre les couleurs au Royaume ? »
La Sorcière plissa les yeux. « Quoi donc ? Je n’ai pas besoin de fleurs. »
Joyce sourit. « Pas des fleurs. Un trésor. »
La Princesse sursauta. « Un trésor ? »
Joyce lui chuchota : « Fais-moi confiance. »
Joyce s’adressa à la Sorcière. « Dans ton coffre là-haut, je parie qu’il y a quelque chose qui n’a pas encore trouvé sa place. Quelque chose qui attend d’être montré. »
La Sorcière rougit un tout petit peu. « C’est… c’est mon ancien pinceau. Un pinceau magique. Mais il ne marche plus. Alors je l’ai caché. »
Joyce leva les yeux. « On peut essayer de le réparer. Moi, je suis très tenace. »
La Sorcière, curieuse malgré elle, donna un signe de tête.
Joyce grimpa sur un petit tabouret, puis sur une caisse, puis encore sur une autre caisse. La Princesse tenait la caisse en bas.
« Attention, Joyce ! » souffla la Princesse.
« Je suis légère comme une plume, » répondit Joyce, en rigolant.
Elle attrapa le coffre et redescendit. Dedans, il y avait un pinceau dont les poils étaient tout plats et tout secs.
Joyce le toucha du bout du doigt. « Il lui faut une chose rare. Pas une potion compliquée. Juste… une goutte de rire. »
La Sorcière éclata : « Une goutte de rire ? On ne met pas du rire dans un pinceau ! »
Joyce fit son regard d’ange, très sérieux. « Si. Parce que la magie aime la joie. Et moi, je sais faire rire. »
Joyce se racla la gorge et fit une petite scène : elle imita un canard royal qui essaie de porter une couronne trop grande. Elle fit “coin coin” avec beaucoup de dignité. La Princesse pouffa. Puis la Sorcière, malgré elle, laissa sortir un rire… un vrai.
Une petite goutte brillante tomba sur le pinceau.
Fchiiiit ! Les poils du pinceau se redressèrent, tout doux, comme réveillés.
La Sorcière resta bouche bée. « Oh… il remarche. »
Joyce tendit le pinceau à la Sorcière. « Voilà ton trésor : ton pinceau est de retour. Maintenant, tu peux peindre des couleurs pour toi aussi. »
La Sorcière regarda la bouteille de couleurs. Puis le pinceau. Puis Joyce.
Elle soupira, mais ce n’était plus un soupir méchant. « D’accord. Je rends les couleurs. Mais vous restez pour voir ? »
La Princesse hocha la tête. « Oui. »
La Sorcière ouvrit la bouteille. Les couleurs s’envolèrent comme des rubans de lumière, coururent dans l’air, et filèrent vers le château.
Dehors, les pommes redevinrent rouges. Les drapeaux se mirent à danser au vent. Et la couronne de la Princesse brilla de nouveau, avec des étincelles dorées.
Surprise : une étincelle se posa aussi sur le pinceau de la Sorcière. Il se mit à briller doucement.
« Il partage, » murmura Joyce. « Les couleurs, ça se partage. »
La Sorcière prit une grande feuille de papier et peignit un petit arc de lumière sur le mur de sa tour. Ce n’était pas triste. C’était joli.
La Princesse sourit. « Tu peux venir au château, si tu veux. On fera une galerie de tes peintures. »
La Sorcière fit semblant de bougonner, mais ses yeux étaient moins durs. « Peut-être. Mais pas tous les jours. J’aime ma tisane. »
Joyce rit. « On t’apportera des biscuits. »
En rentrant au château, la Princesse posa sur la tête de Joyce une petite broche en forme d’étoile, faite d’un métal doré.
« Pour toi, Joyce avec son regard d’ange, » dit la Princesse. « C’est une récompense. Une vraie. Elle brillera quand tu aideras quelqu’un. »
Joyce toucha la broche. Elle scintilla.
Le Royaume retrouva ses couleurs. La couronne brilla. Et la Sorcière, elle, eut enfin quelque chose à montrer : un pinceau magique réparé… et un rire qu’elle n’avait plus besoin de cacher.