
Leanna vivait tout en haut d’une montagne aux épaules de pierre et au cœur de sapins. Sa maison était petite, accrochée à la pente comme une chèvre de montagne, avec une fenêtre qui regardait les nuages passer. Elle avait sept ans, des cheveux noirs toujours un peu en bataille, et un secret qu’elle ne disait pas souvent.
Leanna était une fille très imaginative, mais aussi un peu timide. Quand on lui demandait de parler devant les autres, sa voix devenait fine comme un fil. Pourtant, quand il fallait agir, elle devenait courageuse, surtout si quelqu’un avait besoin d’aide. Elle gardait dans une poche de sa veste un carnet où elle dessinait des plans, des cartes, et des idées. Elle appelait ça son “carnet des solutions”.
Ce matin-là, la montagne était calme. Trop calme.
D’habitude, un parfum léger flottait dans l’air, comme si les fleurs elles-mêmes fredonnaient. Mais aujourd’hui, rien. Leanna sortit et fronça le nez.
Au bord du sentier, une Fleur unique, grande et brillante, penchait la tête comme si elle boudait. Ce n’était pas une fleur ordinaire: elle parlait. Pas tout le temps, seulement quand elle jugeait que c’était important.
— Leanna… souffla la Fleur d’une voix froissée. Je me sens… grise.
Leanna s’agenouilla.
— Grise? Mais tu es rose d’habitude, avec des pointes dorées!
La Fleur frissonna.
— Justement. Quelque chose a aspiré mes couleurs. Et si mes couleurs disparaissent, celles de la montagne suivront. Les rochers deviendront ternes, la neige pâle, les sapins tristes. Même les rires se feront plus courts.
Leanna sentit un petit courant d’inquiétude lui traverser le ventre. Elle ouvrit son carnet des solutions et y griffonna un titre: “Mission: rendre les couleurs”.
— On va les retrouver, promit-elle. Tu sais où elles sont allées?
La Fleur hésita.
— J’ai entendu un souffle chaud, une ombre énorme, et puis… un battement d’ailes. On dit qu’un Dragon vit au-delà des crêtes.
Leanna avala sa salive. Un Dragon. Sur sa montagne.
À ce moment-là, un rugissement retentit plus bas, mais ce n’était pas un rugissement menaçant: c’était un bâillement.
Un Lion apparut sur le sentier, sa crinière couleur miel pleine de brindilles. Il n’était pas le roi de la savane, mais le gardien du versant, un Lion montagnard, solide et patient, qui aimait la chaleur du soleil sur les pierres.
— J’ai entendu le mot “Dragon”, grommela le Lion. Mauvais pour la sieste, ça.
Leanna se releva, essayant d’avoir l’air plus grande.
— Lion, tu pourrais m’aider? La Fleur perd ses couleurs.
Le Lion s’approcha, renifla la Fleur et éternua.
— Hm. Ça sent la fumée froide. Oui, je peux aider. Mais je préviens: je suis brave, pas pressé.
La Fleur soupira.
— Le courage lent vaut mieux que la peur rapide.
Leanna sourit un peu. Elle aimait quand les grandes choses disaient des phrases qui semblaient sortir d’un livre.
— Alors, on y va, décida-t-elle.
Ils commencèrent à grimper, Leanna en tête avec son carnet, le Lion derrière pour “surveiller les cailloux”, disait-il. La Fleur, elle, ne pouvait pas marcher, mais elle avait un talent étrange: quand on lui parlait gentiment, elle envoyait un parfum qui devenait comme une petite boussole. Leanna respira et sentit une direction, comme une flèche invisible.
Ils passèrent la forêt de sapins où les aiguilles chuchotaient, puis un champ de pierres plates qui sonnait sous les pas, puis un pont naturel de roche au-dessus d’un torrent. L’eau était si claire qu’on voyait des galets qui semblaient des bonbons.
— Ne mange pas les cailloux, Leanna, avertit le Lion.
— Je n’allais pas le faire.
— C’est exactement ce que dira quelqu’un qui pense à le faire.
Leanna gloussa malgré elle. Son inquiétude se fendit un peu, comme une coquille.
Plus haut, le vent devint plus fort. Ils atteignirent un petit plateau où se dressait une vieille borne gravée. Leanna frotta la pierre avec sa manche, révélant une inscription:
“Là où les couleurs se cachent, cherche la voix qui commande.”
— La voix qui commande… murmura Leanna.
Le Lion leva une oreille.
— Une voix qui commande, c’est souvent un Roi.
À peine avait-il prononcé ce mot qu’un son de trompette, très mal joué, retentit. De derrière un rocher surgit… un Roi.
Il portait une couronne un peu de travers et un manteau trop long qui ramassait la poussière. Il avait l’air important, mais aussi perdu.
— Halte! déclara le Roi. Qui ose marcher sur les hauteurs de mon royaume?
Leanna cligna des yeux.
— Euh… moi, Leanna. Et lui, Lion. Et… une Fleur.
Le Roi se pencha, plissa les yeux.
— Une Fleur qui parle? Voilà une cour brillante dans un endroit très rocailleux. Parfait. Je suis le Roi des Crêtes, souverain de ces pierres et de ces vents.
Le Lion toussota.
— Souverain, oui… mais on ne vous a pas vu aux réunions de gardiens depuis… jamais.
Le Roi se redressa, piqué.
— Les rois ne se déplacent pas pour des réunions. Les réunions se déplacent vers les rois.
Leanna regarda son carnet. Elle n’avait pas prévu de rencontrer un Roi, mais elle aimait quand les choses sortaient du plan: ça signifiait qu’il fallait inventer.
— Roi des Crêtes, dit-elle poliment, nous cherchons les couleurs de la montagne. Un Dragon les a peut-être prises.
Le Roi pâlit d’un millimètre.
— Un Dragon? Ici? Impossible. Je l’aurais su.
La Fleur souffla, presque vexée.
— Les dragons ne demandent pas la permission aux rois.
Le Roi pinça les lèvres. Puis il s’approcha et baissa la voix.
— Bon. D’accord. Je… j’ai entendu un grondement la nuit dernière. Et ma couronne a perdu son éclat. C’est très… embarrassant.
Leanna observa la couronne. En effet, elle semblait moins dorée, comme si on avait soufflé dessus avec de la cendre.
— Alors vous êtes aussi touché, conclut-elle. Venez avec nous.
Le Roi hésita.
— Je dois protéger mon royaume.
Le Lion pencha la tête.
— Le protéger en restant derrière un rocher?
Le Roi rougit.
— Je le protège… de manière stratégique.
Leanna ne se moqua pas. Elle connaissait cette sensation: faire semblant d’être prête alors qu’on tremble un peu.
— Vous pouvez protéger votre royaume en nous aidant. Votre voix commande, non? Peut-être qu’elle servira.
Le Roi gonfla la poitrine.
— Eh bien… oui! Ma voix commande. Je peux ordonner au vent de se calmer. Parfois. Quand il est d’accord.
Leanna écrivit: “Allié: Roi. Pouvoir: voix forte (capricieuse)”.
Ils reprirent la marche à quatre: Leanna, le Lion, le Roi, et la Fleur, qui guidait avec son parfum. La pente devint raide. Ils croisèrent des traces noires sur la pierre, comme si une grosse marmite avait frotté le sol.
— Écailles brûlées, murmura le Lion. Dragon.
Leanna sentit ses mains devenir moites. Elle se rappela une règle qu’elle s’était inventée: quand la peur monte, on la découpe en petites marches.
“Marche 1: respirer.
Marche 2: regarder.
Marche 3: demander de l’aide.
Marche 4: avancer.”
Elle fit la marche 1.
— Ça va? demanda le Roi, surprenamment doux.
Leanna hocha la tête.
— Je suis juste… un peu inquiète.
— Moi aussi, avoua le Roi. Mais je suis inquiet avec dignité.
Le Lion grogna.
— On verra ça quand on le verra.
Ils atteignirent une gorge étroite. Des parois de pierre se rapprochaient, et le vent y faisait un son de flûte. La Fleur murmura:
— Ici, les couleurs s’échappent. Je les sens.
Au fond de la gorge, une lueur vacillait, comme un feu qui ne chauffe pas. Leanna s’approcha lentement. Là, derrière un rocher, une grotte s’ouvrait. Au-dessus de l’entrée, des pierres étaient fondues comme de la cire.
— On y est, dit le Lion.
Le Roi avala sa salive et redressa sa couronne.
— Je vais… euh… annoncer notre arrivée.
— Attendez, souffla Leanna. D’abord, on écoute.
Ils tendirent l’oreille. Un bruit de respiration profonde venait de la grotte. Et un autre son, inattendu: un petit reniflement, comme quelqu’un qui pleure en silence.
Leanna cligna des yeux. Un Dragon qui pleure?
Elle s’avança jusqu’à l’entrée.
— Bonjour? appela-t-elle.
La respiration s’arrêta. Un grand œil s’ouvrit dans l’ombre, brillant comme une pierre précieuse. Puis la tête du Dragon glissa vers la lumière.
Il était immense, ses écailles sombres, mais par endroits elles semblaient délavées, comme si elles manquaient de couleur. Sur son museau, une trace claire ressemblait à une cicatrice de neige.
— Qui ose… commença le Dragon, la voix profonde.
Le Roi prit une inspiration énorme.
— Moi! Le Roi des Crêtes! Je t’ordonne de… de… rendre les couleurs!
Le Dragon cligna lentement.
— Tu es un roi? Tu as l’air d’un drap qui s’est pris dans un buisson.
Le Lion étouffa un rire, ce qui fut très rare.
Le Roi devint rouge comme une baie.
Leanna, elle, fit la marche 2: regarder. Elle observa l’intérieur de la grotte. Il y avait, empilés dans un coin, des cailloux brillants, des morceaux de cristal, et… des petits flacons de verre remplis de lumière colorée: rouge, bleu, vert, jaune, rose, violet. Comme des confitures de couleurs.
— Ce sont nos couleurs, murmura la Fleur, très faible.
Leanna fit la marche 3: demander.
— Dragon, pourquoi tu as pris ça?
Le Dragon détourna le regard. Il avait l’air fâché, mais aussi triste, comme s’il se fâchait surtout contre lui-même.
— Parce que… je n’en avais plus.
Leanna s’approcha un peu, en gardant une distance prudente.
— Tu veux dire… tes écailles?
Le Dragon hocha la tête.
— Elles deviennent grises. Avant, elles brillaient au soleil. Les gens me regardaient et disaient “Oh!” Maintenant, ils me regardent et disent “Aïe!” puis ils courent.
Le Lion renifla.
— On court surtout parce que tu souffles du feu.
— Ce n’est pas du feu, grogna le Dragon. C’est… un éternuement chaud. J’ai des allergies au pollen.
Leanna resta bouche bée.
— Un Dragon allergique?
— Ne te moque pas, gronda le Dragon, et un petit nuage de fumée sortit de ses narines. Les couleurs me manquaient. Alors j’ai capturé celles de la montagne dans des flacons. Je pensais… que si je les gardais près de moi, elles reviendraient sur moi.
La Fleur trembla.
— Et moi, je me fane.
Leanna sentit une pointe de colère, mais elle la rangea dans une poche de son esprit. Elle préférait trouver une solution.
Elle fit la marche 4: avancer, mais avec des mots.
— Dragon, dit-elle, si tu gardes tout, la montagne deviendra triste et toi aussi. Les couleurs, ça se partage. Regarde: même le ciel ne garde pas tout le bleu pour lui.
Le Dragon sembla hésiter.
— Partager… On ne partage pas avec ceux qui ont peur de toi.
Le Roi prit un air très royal.
— Ils ont peur parce que tu n’as jamais demandé.
Le Dragon ricana.
— Et toi, tu demandes toujours?
Le Roi resta muet. Leanna vit sa main trembler un peu sur son manteau. Elle eut une idée.
— On va faire un marché, proposa-t-elle. Tu rends les couleurs à la Fleur et à la montagne, et nous, on t’aide à retrouver de la couleur… autrement.
Le Dragon plissa l’œil.
— Autrement comment?
Leanna tapa doucement son carnet.
— Avec une recette.
Le Lion leva une oreille.
— Une recette?
— Oui. Mon grand-père disait que certaines choses reviennent quand on les fabrique, pas quand on les vole. Les couleurs aussi.
Leanna s’approcha de la pile de cristaux. Elle remarqua un grand cristal clair qui captait la lumière, même dans la grotte.
— On va fabriquer un miroir de montagne, dit-elle. Un miroir qui renvoie les couleurs au bon endroit. À toi, un peu. À la montagne, beaucoup.
Le Dragon souffla.
— Je ne sais pas fabriquer.
— Moi, je sais bricoler, dit Leanna. Le Lion peut porter. Le Roi peut… commander au vent de ne pas tout faire tomber. Et la Fleur… la Fleur sait où les couleurs doivent aller.
La Fleur murmura:
— Je sais chanter juste pour guider.
Le Dragon parut surpris.
— Tu chantes?
— Quand je ne suis pas grise, oui.
Leanna prit un flacon de bleu, le tint à la lumière.
— Dragon, d’accord pour le marché?
Le Dragon regarda les flacons longtemps. Enfin, il poussa un soupir qui fit voler un peu de poussière.
— D’accord. Mais je garde… un flacon. Juste un. Pour ne pas oublier.
Leanna réfléchit. Puis elle hocha la tête.
— Un flacon, mais tu ne le bois pas et tu ne le caches pas. Tu le gardes comme un souvenir.
— Marché conclu, dit le Dragon.
Ils sortirent de la grotte et installèrent leur atelier sur le plateau, là où le soleil frappait. Le Lion apporta un large morceau de pierre plate comme table. Le Roi essaya de ne pas marcher sur son manteau. Le Dragon, lui, posa délicatement les flacons, comme s’ils étaient des œufs.
Leanna dessina un cercle sur la pierre.
— On place le cristal au centre. Autour, on met les flacons. Quand le vent passera, il fera tourner la lumière. Et Fleur, tu chanteras pour que la lumière sache où aller.
Le Roi haussa un sourcil.
— Et moi?
— Vous, vous dites au vent “doucement”, répondit Leanna. Avec votre voix qui commande.
Le Roi sourit, fier.
— Enfin un rôle digne.
Le Lion s’étira.
— Moi je porte et je stabilise. C’est un rôle très noble, mais qui donne faim.
Leanna plaça le cristal. C’était lourd, froid, mais beau. Elle disposa les flacons autour comme des bougies. Chaque couleur vibrait dans le verre.
La Fleur, près d’eux, semblait encore plus pâle.
— Je n’ai plus beaucoup de souffle, murmura-t-elle.
Leanna posa doucement sa main près de la tige.
— Tiens bon. On est là.
Leanna donna le signal.
— Roi, maintenant.
Le Roi prit une grande inspiration.
— Ô vent des Crêtes! Par l’autorité de ma couronne… souffle, mais… gentiment!
Le vent se fit entendre aussitôt, comme s’il s’était amusé à attendre. Il se leva, mais au lieu d’être brutal, il tournoya autour du cercle en une danse légère.
Leanna écarquilla les yeux.
— Ça marche!
Le Lion maintint la pierre de ses pattes puissantes.
— Continue de danser, vent, grogna-t-il. Et pas de bêtises.
Le Dragon regardait, très attentif, comme un enfant devant un tour de magie.
— Je n’ai jamais vu… dit-il.
La Fleur ferma les yeux et commença à chanter. Sa voix était fine, mais claire, et la mélodie semblait connaître la montagne par cœur: elle montait, elle descendait, elle passait par les sapins, elle sautait au-dessus des torrents.
Les flacons se mirent à briller plus fort. Le cristal au centre captura les couleurs et les renvoya en rayons qui filèrent dans l’air.
Un rayon rose toucha la Fleur. Elle se redressa, sa couleur revenant comme un sourire.
— Oh! soupira-t-elle, soulagée.
Des rayons verts se glissèrent vers la forêt, et les sapins semblèrent plus vivants. Un rayon bleu s’accrocha au torrent, le rendant encore plus étincelant. Un rayon jaune se posa sur les rochers, qui prirent une teinte dorée au soleil.
Leanna sentit sa poitrine se gonfler d’espoir.
Mais à cet instant, le vent, comme s’il avait trop écouté la musique, s’emballa. Le cercle vibra. Un flacon vacilla.
— Oh non! cria Leanna.
Le Lion bondit, attrapant le flacon entre ses pattes, mais il glissa. Le Roi paniqua.
— Vent! Je t’ordonne de… de… STOP!
Le vent fit “pffff”, comme quelqu’un qui boude, et se calma un peu, mais pas assez. Le flacon vert tremblait encore.
Le Dragon, sans réfléchir, étendit sa patte et stabilisa le cristal, qui menaçait de basculer. Il éternua alors, parce qu’un grain de pollen était passé.
— HAA… HATCHOUM!
Un souffle chaud sortit, non pas en flammes, mais en un air tiède qui, au lieu de brûler, fit monter les couleurs plus haut, comme un cerf-volant.
Leanna resta bouche bée.
— Ton éternuement… aide!
Le Dragon se figea.
— Quoi?
— Il pousse les couleurs sans les casser!
La Fleur rit, et son rire était comme une goutte de rosée.
— Même les défauts peuvent servir.
Le Roi reprit contenance.
— Dragon! Au nom du royaume, éternue… avec précision!
— Je ne peux pas éternuer sur commande! protesta le Dragon.
Leanna fouilla dans sa poche et sortit un petit brin d’herbe sèche.
— Si, on peut aider, dit-elle. Je te chatouille le nez, tu fais un souffle doux, et on envoie les derniers rayons.
Le Dragon recula.
— Personne ne me chatouille le nez.
Le Lion haussa un sourcil.
— Tu veux garder ton flacon souvenir ou pas?
Le Dragon soupira.
— Bon. Fais vite.
Leanna s’approcha avec sérieux, comme une scientifique. Elle effleura le museau du Dragon. Celui-ci plissa les yeux, puis…
— HATCHIII!
Le souffle chaud fut parfait: il propulsa les rayons restants dans toutes les directions. Un éclat violet se posa sur la couronne du Roi, qui retrouva son doré éclatant. Un rayonnement rouge se posa sur les joues de Leanna, qui se sentit soudain moins timide. Un dernier petit rayon, orange, glissa sur la crinière du Lion, la rendant encore plus majestueuse.
Quand tout se termina, l’air de la montagne semblait plus lumineux, comme si on avait nettoyé une vitre.
Leanna regarda autour d’elle. Les couleurs étaient revenues.
La Fleur se tenait droite, resplendissante.
— Merci, Leanna, dit-elle. Je respire à nouveau.
Le Roi toussa et prit une posture solennelle.
— Je décrète que cette journée sera appelée “La Grande Restauration Colorée”. On fera un défilé. Avec des fanfares mieux accordées.
Le Lion bâilla.
— Tant que le défilé ne passe pas pendant ma sieste.
Leanna se tourna vers le Dragon.
— Et toi? Tu te sens comment?
Le Dragon regarda ses écailles. Elles n’avaient pas récupéré toutes les couleurs, mais elles avaient gagné des reflets: un peu de bleu près des épaules, une touche de vert sur la queue, comme une aurore discrète.
— Je… je brille un peu, admit-il. Pas comme avant. Mais… c’est un début.
Leanna sourit.
— Tu peux briller davantage en faisant partie de la montagne, pas contre elle.
Le Dragon baissa la tête.
— Les gens auront toujours peur.
Le Roi s’éclaircit la gorge.
— Alors je ferai une annonce officielle: le Dragon des Crêtes est désormais… euh… Responsable de la Protection des Couleurs.
Le Lion grogna.
— Un dragon responsable, ça se surveille.
Le Dragon cligna.
— Responsable? Ça veut dire quoi?
— Ça veut dire, expliqua Leanna, que tu aides quand il faut, et que tu demandes au lieu de prendre.
Le Dragon réfléchit.
— Je peux demander. Je peux… essayer.
La Fleur ajouta:
— Et tu peux venir écouter mes chansons. Elles sont bonnes pour les nez sensibles.
Le Dragon renifla.
— Je préfère les chansons sans pollen.
Leanna éclata de rire. Même le Roi sourit. Le Lion fit semblant de ne pas sourire, mais sa queue battit doucement.
Alors qu’ils redescendaient vers la maison de Leanna, la montagne semblait les accompagner: les oiseaux chantaient plus fort, l’eau riait sur les pierres, et le vent jouait sans pousser.
À mi-chemin, le Roi s’arrêta.
— Il faut une récompense. Une vraie. Je suis un Roi, je sais faire ça.
Il fouilla dans son manteau trop long et en sortit un petit coffret de bois.
— Ceci est un trésor royal, annonça-t-il.
Leanna ouvrit le coffret. À l’intérieur, il y avait des crayons très particuliers: chacun avait une mine qui brillait légèrement, comme si une étincelle y dormait.
— Des Crayons des Crêtes! déclara le Roi. Ils dessinent des couleurs qui ne s’effacent pas à la pluie. Je les gardais pour une occasion… très royale.
Leanna sentit son cœur faire un bond.
— Ils sont pour moi?
— Pour toi, pour ton courage, pour ton carnet des solutions, et pour avoir empêché mon royaume de devenir gris, répondit le Roi, sincère.
Le Lion renifla.
— Et moi?
Le Roi toussa.
— Toi… tu auras une médaille.
— Je préfère un casse-croûte, dit le Lion.
La Fleur gloussa.
— Je peux offrir un parfum de miel. Ça ouvre l’appétit.
Le Dragon, qui les suivait à distance respectueuse, s’approcha.
— Et moi? demanda-t-il d’une voix basse.
Leanna réfléchit, puis sortit de sa poche un petit flacon vide qu’elle avait gardé.
— Tiens. Un flacon vide.
Le Dragon sembla déçu.
— Vide?
— Oui, dit Leanna. Parce que maintenant, au lieu de voler des couleurs, tu pourras en recevoir. Quand quelqu’un te donnera un peu de couleur, tu pourras la mettre là, comme un cadeau. Et un jour, ce flacon sera plein… mais de couleurs offertes.
Le Dragon resta silencieux, puis il prit le flacon avec une délicatesse surprenante.
— D’accord, murmura-t-il. Je… je le garderai.
Le Roi fit un geste grandiose.
— C’est une excellente politique de royaume!
Leanna rentra chez elle avant que le soleil ne disparaisse derrière les crêtes. Elle posa ses nouveaux crayons sur la table, ouvrit son carnet des solutions, et dessina la montagne telle qu’elle était: éclatante, vivante, pleine de chemins.
Puis elle dessina un Dragon, non pas terrifiant, mais un peu maladroit, avec un mouchoir et un petit flacon. Elle dessina un Lion solide, un Roi à la couronne bien droite, et une Fleur qui chantait.
Dans le coin de la page, elle écrivit:
“Les couleurs reviennent quand on ose demander et quand on fabrique ensemble.”
Dehors, la Fleur parfumait l’air, le Lion s’installait pour sa sieste, le Roi répétait une fanfare imaginaire, et le Dragon, tout en haut, observait le ciel en tenant son flacon vide comme un trésor.
Et la montagne, elle, brillait de toutes ses couleurs, comme si elle souriait à leur nouvelle équipe.