
Dans la vallée enchantée de Lunanoires, juste en bordure d’une forêt aux arbres argentés, se dressait une haute silhouette de pierre : la Tour du sorcier. On racontait que d’antiques sortilèges l’habitaient, que des couloirs tournoyaient sans fin dans ses murs et que nul n’y pénétrait sans frissonner. Pourtant, Jojo le lapin pas beau en rêvait chaque nuit. Car Jojo n’était pas un lapin comme les autres. Il se sentait laid à force d’entendre les moqueries de certains animaux de la prairie : ses longues oreilles tordues, son pelage un peu hirsute et ses grandes dents lui semblaient le rendre invisible ou, pire, ridicule.
Pourtant, au fond de son cœur, Jojo était un explorateur né : curieux, ingénieux et déterminé à prouver qu’il avait une valeur. Chaque matin, pendant que le soleil caressait l’horizon d’or rose, il s’entraînait à la lecture de vieilles cartes, à l’escalade des rochers et aux premiers pas de magie qu’il inventait de toutes pièces. Son plus grand rêve ? Pénétrer un jour dans la célèbre Tour du sorcier pour y trouver le trésor caché de l’ancien mage Méliandor, une relique qui, disait la légende, exauçait un seul vœu. Si Jojo la rapportait, il pourrait faire éclore sa vraie beauté, ou peut-être même prouver la magie de la différence.
Un matin brumeux, alors que Jojo contemplait la tour depuis la colline, une lumière azurée jaillit d’une fissure au pied de la pierre. Un nuage de fumée scintilla, et surgit un Génie farceur au large sourire et au chapeau pointu : c’était le fameux Génie de la lampe oubliée dans les profondeurs de la tour. « Hourra ! » s’exclama le Génie en claquant des doigts. « Je suis libre... enfin presque ! Mon ancienne résidente m’a enfermé ici pour me protéger d’un ogre grincheux. Mais si tu m’aides à me débarrasser de ce vilain cauchemar, j’exaucerai ton plus cher vœu. »
Jojo sentit son cœur bondir. Travailler avec un Génie, c’était l’aventure de sa vie ! Pourtant, il était intimidé. « D-d’accord, je veux bien t’aider, mais tu sais... je ne suis pas très beau, je n’ai pas de pouvoirs... » Le Génie lui tapota l’épaule. « Chut ! La beauté, c’est dans le cœur, petit lapin. Viens, je te guide dans la tour, mais prends garde : un ogre rustre rôde dans les étages inférieurs. »
Ils pénétrèrent ensemble dans la porte crénelée. Immédiatement, un parfum de vieux parchemins et de champignons lumineux les enveloppa. Des escaliers de pierre montaient et descendaient en spirale. Des tableaux de sorciers regardaient Jojo de leurs yeux peints. Le Génie chuchota : « Méliandor aimait les énigmes. Pour progresser, tu devras prouver ton courage et ton ingéniosité. »
Au premier étage, ils trouvèrent un couloir tapissé de miroirs qui déformaient leur reflet. Jojo se vit gigantesque, minuscule, plumé... À chaque pas, un éclat de rire métallique résonnait. Soudain, un miroir s’anima et prit la parole : « Quel est celui qui, sans weapon, peut terrasser un ogre ? » Jojo balbutia : « Euh... l’amitié ? » Le miroir vibra d’un rire cristallin, puis s’ouvrit comme une porte. « Tu as la bonne réponse, lapin courageux ! »
Au deuxième étage, une porte verrouillée portait un code ancien. Gravées dans la pierre, trois runes brillaient faiblement : une étoile, une goutte d’eau, un arbre. Le Génie murmura : « Réfléchis à ce que représente ici le trésor. » Jojo observa les motifs sur le sol, l’humidité sur les murs, les racines qui émergeaient d’une fissure. « C’est la forêt, c’est la vie, c’est l’étoile qui guide ! » Il traça l’ordre dans l’air, et la porte pivota en grinçant.
Bientôt, dans le troisième étage, ils découvrirent l’antre de l’ogre : un être immense, la peau verte couverte de cicatrices, grognant entre deux gargouillis. Il veillait sur une vieille malle rouillée. Jojo sentit son courage vaciller : le sol tremblait sous les pas de l’ogre. Mais le Génie l’encouragea : « Souviens-toi, ta différence te rend unique. Sois toi-même et parle avec ton cœur. »
Jojo s’avança d’un pas hésitant. L’ogre se tourna, menaçant. « Que fais-tu ici, sale lapin moche ? » menaça-t-il en levant un poing. Jojo inspira, puis dit d’une voix claire : « Je ne suis peut-être pas beau, mais j’ai le droit de poursuivre mes rêves, tout comme toi. Et toi, tu gardes ce trésor par peur qu’on te vole ta solitude, par peur qu’on ne t’aime pas. » L’ogre cligna des yeux, touché. « Tu parles comme mon grand-père... » murmura-t-il.
Le Génie gloussa d’excitation. Jojo sourit. L’ogre baissa son énorme main et s’assit, la mâchoire relâchée. « Tu m’as rappelé qu’on est tous différents, mais qu’on peut se comprendre. Garde cette malle, lapin. Mais ouvre-la seulement si ton cœur est pur. »
Jojo souleva le couvercle. À l’intérieur, une petite boîte de bois gravée d’étoiles contenait une poudre étincelante. Le Génie la désigna : « C’est le véritable trésor : la poussière d’amitié. Un vœu sincère, et elle le réalisera. » Jojo ferma les yeux et formula son vœu : « Je souhaite que tous les habitants de la vallée apprennent à voir la beauté en chacun, même quand elle est différente. » Un nuage doré s’échappa de la poudre et enveloppa la tour.
Lorsque Jojo et le Génie ressortirent, les animaux de la prairie se rassemblèrent, curieux. Un vent léger dispersa la poudre et mille éclats de lumière transformèrent leurs visages : tout le monde voyait désormais la bonté et la valeur de chaque créature. Les moqueries s’éteignirent, remplacées par des rires et des sourires.
L’ogre, désormais accueilli avec bienveillance, remercia Jojo d’un gros câlin bourru. Le Génie, libre à présent, s’inclina et offrit à Jojo une médaille d’explorateur : elle brillait d’un éclat turquoise. « Tu seras toujours mon ami, Jojo le lapin pas beau, et je serai ton Génie. »
Et depuis ce jour, Jojo parcourut la vallée en véritable explorateur, le cœur léger, sachant que sa différence le rendait spécial. Chaque soir, il rapportait à la Tour du sorcier des histoires de découvertes, de nouveaux alliés et de couleurs insoupçonnées apportées par la poussière d’amitié. Et dans le ciel, une étoile filante semblait cligner de plaisir. La vie, avec Jojo, était désormais une aventure où chacun trouvait enfin sa juste place.